“L’economiste anglais Andrew Ure, que Marx a souvent cité, constatait au XIX° siècle: “D’après le système automatique, le talent de l’artisan se trouve progressivement suppléé par de simples surveillantes de mécaniques” (2). Il écrivait encore: “Le but constant et la tendance de tout perfectionnement dans le mécanisme est en effet de se passer entièrement du travail de l’homme ou d’en diminuer le prix, en substituant l’industrie des femmes et des enfants à celle de l’ouvrier adulte, ou le travail d’ouvriers grossier à celui de l’habile artisans” (3). Les temps ont changé depuis la première moitié du XIXe siècle. Des lois sociales interdisent l’embauchage des enfants d’âge scolaire. Mais la tendance que denonçait Ure est toujours actuelle. L’observation attentive des conséquences de l’automatisation la confirme. Au retour d’un voyage aux Etats-Unis, M. Robert Buron, ancien ministre, publiait en enquête où l’on pouvait lire: “Contrairement aussi aux prévisions, le nombre des ouvriers hautement qualifiés a plutôt tendance à diminuer, et l’automatique permet le recours à la main-d’oeuvre ordinaire après quelques semaines seulement de formation spéciale. C’est ainsi que plusieurs grandes compagnies emploient des ouvriers qualifiés – en leur maintenant leurs salaires antérieurs – à des postes que de simples manoeuvres aux tarifs minima sont aptes maintenant à remplir également” (4). (…) Andrew Ure disait: “La faiblesse de la nature humaine est telle que plus l’ouvrier est habile, plus il devient volontaire et intraitable, et par conséquent, moins il est propre à un système de mécanique, à l’ensemble duquel ses boutades capricieuses peuvent faire un tort considérable” (8). Marx a écrit: “L’habilité de métier restant la base de la manufacture, tant que son mécanisme collectif ne possède point un squelette matériel indépendant des ouvriers eux-mêmes, le capital doit lutter sans cesse contre leur insubordination” (9). L’automatisation permet aujourd’hui d’équiper des usines avec un matériel indépendant des ouvriers eux-mêmes, qui en tout cas ne requiert plus au même degré leur qualification professionelle. L’autorité du capital s’affirme – et sur l’ensemble du personnel – dans la mesure où le nombre des ouvriers “irremplaçables” diminue. Ceci non plus n’est pas nouveau. Au temps de la mécanisation des usines textiles, les patrons pouvaient ainsi menacer les ouvriers: “Les ouvriers de fabrique feraient bien se de souvenir que leur travail est des plus inférieurs; qu’il n’en est pas de plus facile a apprendre et de mieux payé, vu sa qualité, car il suffit du moindre temps et du moindre apprentissage pour y acquérir toute l’adresse voulue. Les machines du maitres jouent en fait un rôle bien plus important dans la production que le travail et l’habileté de l’ouvrier qui ne réclament qu’une éducation de six mois et qu’un simple laboureur peut apprendre” (10). Evidemment, des choses ont changé depuis Marx. Voici un texte contemporain: “Le perfectionnement des machines leur permet déjà d’assurer par elle-même de nombreux travaux qui étaient restès l’apanage d’un main-d’oeuvre hautement spécialisée. De ce fait, des machines, même delicates, peuvent être mises entre les mains d’un personnel auquel on ne demande plus que d’être consciencieux, et dont la formation professionnelle, indépendante des connaissances déjà acquises s’acquiert en quelques semaines, quelques jours, voire quelques heures. En somme, tout converge vers le manoeuvre spécialisé” (11). Ces textes parlent d’eux-mêmes. On ne peut plus parler de métier, ni même de spécialisation quand le “formation professionnelle” s’acquiert non plus en six mois mais en quelques heures. Les travailleurs se trouveraient donc particulièrement désarmés devant le patronat brandissant la menace de leur licenciement et de leur remplacement faciles, s’ils ne trouvaient pas dans l’unité renforcée, la base de défense qu’ils perdent sur le terrain professionnel” [William Grossin, L’automatisation, la qualification ouvrière et l’emploi] [(in) Cahiers Internationaux, Revue internationale du monde du travail, N° 86, Mai 1957] [(2) Le Capital, L., 1er, t. II, p. 114, 1948, trad. Roy; (3) Le Capital, L., 1er, t. II, p. 113; (4) “Nouveaux visages de l’économie américaine”, Le Monde, 14 mars 1957; (8) Le Capital, L. 1er, t. II, p. 56; (9) Op. cité; (10) “The Master Spinners’ and Manufacturers’ Defence Fund. Report of the Committee Manchester”, 1854. Cité par Marx, Le Capital, L. 1er, t. II, p. 105; (11) ‘L’industrie française’, n° 46, décembre 1955]

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