“La pénetration du marxisme en France, c’est l’introduction d’une doctrine selon laquelle le mouvement de l’histoire s’explique en dernière analyse par la lutte des classes. La synthèse marxiste (…) est essentiellement Economie, Sociologie, (et notamment interprétation de l’Histoire), Philosophie. Elle est faite tout d’abord de vieux socialisme français. Elle trouve déjà en lui l’idée de l’exploitation de la classe ouvrière déjà formulée par Sismondi, Saint-Simon et Proudhon, et même par nos “socialistes” moralistes du XVIIIe siècle. Saint-Simon, opposant la classe des travailleurs à celle des oisifs, formule lui-même, bien que dans un sens très différent de celui de Marx, l’idée de l’antagonisme des classes. Sismondi avait noté avant Marx le fait de la concentration progressive des entreprises capitalistes. Plus largement, Marx, associé aux grands mouvements de libération de 1848, reprend le vieux rêve de justice de notre école socialiste – mais en l’intégrant dans le réel, et en lui donnant dans une large mesure un caractère de nécessité. La synthèse marxiste est faite ensuite d’économie classique anglaise; Marx se refuse à construire une utopie; il n’est pas un moraliste, mais un économiste et un historien. Il analyse en économiste, en réaliste, les mécanismes de la production et de l’échange. Sa dette est immense envers les grands classiques, envers Adam Smith et Ricardo, notamment dans la construction de sa théorie de la valeur-travail, au point qu’on l’a surnommé le Ricardo du Socialisme et qu’on a présenté ‘le Capital’ comme le dernier grand livre de l’économie classique. La synthèse marxiste est aussi faite d’observation historique, d’économie historique à la manière allemande. Il y a conflit des méthodes entre l’économie abstraite anglaise et l’économie historique allemande. On trouve le sens du réel, du relatif, du transitoire chez les économistes historiens allemands. Pour Marx, le capitalisme n’est qu’une catégorie historique, le capitalisme n’est qu’une étape dans l’évolution humaine qui nous conduit au socialisme. Enfin la synthèse marxiste est faite de dialectique hégélienne, représentant, après la transformation que Marx lui a fait subir, une conception évolutive, dynamique, historique du monde. Pratiquement, dans la vie politique, le marxisme conduit aux positions suivantes: à la constitution d’un parti de la classe ouvrière, distinct de toutes les fractions bourgeoises. C’est donc, formellement du moins, la rupture avec la démocratie petite-bourgeoises, avec le radicalisme, avec le jacobinisme. La classe ouvrière doit constituer une force autonome qui, dans la présente conjoncture, apparaît comme la classe motrice de l’histoire. L’objet essentiel de ce parti et la socialisation des moyens de production et d’échange (terres, usines, banques): ce bouleversement de la structure économique des sociétés amènera la fin du patronat et du salariat, c’est-à-dire l’avènement d’une société sans classes (la classe étant définie d’après le critère de l’appropriation des moyens de production et d’échange) et la fin de l’exploitation ouvrière. Conséquence de cette étape, d’un caractère nécessaire et préalable: conformement aux conclusions de l’interpretation matérialiste de l’histoire, cette révolution de structure (ou d’infrastructure) amènera une révolution de superstructure qui bouleversera les rapports sociaux et conduira à une civilisation nouvelle (démocratie effective, c’est-à-dire entre hommes économiquement égaux; libération de la femme; universalisation de la culture, et, par là même, création de nouvelles formes de culture; etc…). Le marxisme ne fait pas ainsi dépendre la revolution économique d’une révolution morale et culturelle, mais la révolution morale et culturelle de la révolution économique. Les moins qu’il emploie c’est la conquête des pouvoirs publics et la destruction de l’Etat bourgeois” [Ernest Labrousse, Le mouvement ouvrier et les idées sociales en France de 1815 à la fin du XIXe siècle, Paris, 1948]

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